Je suis tombée par terre, c’est la faute á…

Oui, en effet, je suis tombée ! Et j’ai mis du temps à m’en remettre !

J’ai pris un coup sur la tête, je suis tombée par terre, j’ai pris une claque, non une rafale de claques, ma vision du monde s’est effondrée… 

Je suis allée en Inde.

J’y suis partie avec une tonne de fantasmes et de craintes. J’avais vu des films, des reportages qui ont construit mon imaginaire. Et puis surtout, j’ai parlé avant d’y aller, avec des gens, qui y sont déjà allés, qui connaissent l’Inde : 

« C’est merveilleux » ; « Les odeurs, les couleurs, les gens » ; « Ho là là !! La pauvreté… » ; « Attention à ta fille, c’est choquant la misère pour les enfants » ; « Tu verras, les gens les plus pauvres, sont les plus généreux » ; « Moi, j’ai vu des scènes rudes de corps mutilés, amputés » ; « Les gens sont beaux et bons » ; « Attention, c’est des menteurs et arnaqueurs » ; « Attention, les moustiques ! Et toutes leurs terribles maladies ! » ; « Fuyez les grandes villes, New-Delhi c’est l’enfer, la campagne c’est bien mieux »…

J’en ai entendu et entendu, si bien que je suis arrivée en inde impatiente, curieuse, excitée, mais aussi terriblement angoissée, craintive et crispée. Plus fermée qu’ouverte en fait. 

Le premier reflexe arrivés à New-Delhi ? S’enfermer dans la chambre d’hôtel. Bon, on avait voyagé pendant la nuit, avec une correspondance, et donc très peu dormi. On va dire ça, pour rationaliser. On n’a quand même pas eu tort de se reposer dans notre super hôtel (il n’y a que là-bas qu’on peut se payer des palaces !!!), ça nous a fait du bien, et le lendemain, première visite de la ville, en métro s’il vous plait, puisque les taxis étaient en grève (comment c’est possible, la grève en Inde ?? Allez savoir, mais la grève c’est bon signe dans un pays, non ? Ca, déjà, ça m’a plu !).

Donc notre premier contact avec l’Inde et ses habitants se fait dans le métro. J’y vais en serrant les dents, les fesses, la main de ma fille très fort… tout ce que je peux serrer. Je m’attends à voir des mendiants partout, comme dans nos grandes villes, mais en plus nombreux. Et bim ! Et bam ! Et vlam ! Et badaboum ! 1ere claque ! On a tous une idée du métro parisien, aux heures de pointe, genre la ligne 1 à 18H30. On sait tous ce que c’est qu’un métro bondé. Et bien non, en fait quand on est français on ne sait pas ce que c’est qu’un métro bondé. Imaginez, visualisez la vidéo d’une fourmilière géante en accéléré. Vous y êtes presque. Un métro assez propre (pas plus sale que les nôtres), ce qui renvoie mon 1er préjugé à la poubelle. Une vérification des sacs et une fouille de chaque personne à l’entrée (comme quand on passe à l’aéroport, la même !), donc si t’as pas de ticket, tu n’entres pas. Donc pas de mendiant. 2eme préjugé, out. Chez nous, nous avons en général un escalator pour monter (et parfois un pour descendre) et des escaliers, et bien là c’est 2 escalators dans chaque sens, archi bondés, et des escaliers, archi archi bondés. Quand tu arrives sur le quai, en fin de journée, t’es fatigué de ta journée et d’avoir beaucoup marché, et bien en fait c’est presqu’une 2eme journée qui commence. Il y a un métro toutes les 50 secondes mais tu en laisses passer vraiment beaucoup  avant de pouvoir entrer dans une rame (enfin, tu n’entres pas tu es porté par la marée !). Il y a un garde devant les portes pour empêcher les gens de pousser (je n’imagine même pas le carnage s’il n’y avait pas de garde !!). Les gens poussent insistent, cherchent à entrer, même quand le sonnerie a retenti pour signaler le départ. Heureusement le métro indien est climatisé. 

Les 2 premières rames sont exclusivement réservées aux femmes pour les protéger des agressions des hommes. C’est fou de devoir en arriver là, mais en même temps c’est génial de protéger enfin les femmes. Il y a des affiches partout contre les agressions faites aux femmes avec des numéros à appeler pour les dénoncer. L’Inde est en mouvement.

Enfin ce métro c’est vraiment une aventure à lui tout seul. Mais une aventure agréable car malgré la foule, on ne s’y sent pas du tout en insécurité, on a juste peur au début, sans repère, de s’y perdre, mais après coup, quand on a compris le sens des lignes et l’affichage, on n’y est pas si mal. Finalement à Delhi nous n’avons circulé qu’à métro. 

A la sortie du métro, nouvelle angoisse. Notre 1ere visite, le fort rouge, se fait en traversant le bazar. Là, pareil, je me dis que dans un marché, on voit des gens qui mendient, des racoleurs, des rabatteurs, des pickpockets, des enfants miséreux… Donc je serre ! Sur le marché, bien sûr qu’on nous demande d’acheter un sari, des fausses Nike, des cartes postales, des boissons, des bijoux… tout y passe, mais on répond « non merci » et voilà, ça s‘arrête là, on ne nous a pas harcelé pour qu’on achète. Oui, bien sûr, il y a des gens qui font la manche, mais pas tant que ça en fait, si tu relativises à la masse innombrable qui s’étend devant toi. Pas plus qu’ailleurs. Bon allez un peu plus, mais loin de ce que je m’imaginais. J’avoue que c’est peut être bien ça qui m’a le plus surprise. Je m’attendais à voir des quantités de mendiants et des enfants supplier les passants, je m’imaginais culpabiliser toutes les minutes à l’idée de ne pas donner à ces pauvres gens et surtout de ne pas vouloir croiser leur regard. Oui ils sont pauvres bien sûr, l’Inde est pauvre mais ça reste des hommes. C’est juste des gens, pas des monstres difformes qui vont restés gravés dans le noir de mes paupières pendant des nuits entières. Encore un cliché aux oubliettes.

Je pensais être ouverte, tolérante, juste, sans jugement mais en fait non. J’ai réalisé que je pensais, sans me l’avouer vraiment, que ces hommes, pauvres, avaient perdu leur dignité. Je préjugeais que la misère les rendait inhumains, monstrueux, laids, incapables de bonté ou de douceur, et capables du pire (j’avais « la cité de la joie » et « slumdog millionnaire » en tête !!! oui je sais ça vole bas, mais si j’écris c’est pour tenter d’être la plus honnête possible avec moi-même). Evidemment j’en ai croisé des regards vides, où une grande part de dignité a disparu ; des personnes couchées par terre qui se confondent avec la crasse de la rue, qui ne demandent même plus, et donnent l’impression d’attendre que tout s’arrête. Mais ce sont des exceptions, comme il y en a dans toute société, comme il y en a chez nous. 

Tous ces gens dans la rue qui vivent, rient, chantent, parlent, échangent, travaillent, dorment, mangent, lisent, attendent… tous ces gens, sont bien des hommes, des humains. Ils sont tous comme moi, je me suis retrouvée en presque tous ; celui-là range son stand et essaie de le rendre attractif, celui-ci balaie devant sa boutique, lui boit et s’essuie le front, lui donne à manger à son enfant en lui souriant. Il souffle parce qu’il a trop chaud, il marche en sifflant, il crie sur son voisin qui fait trop de bruit (non ça j’ai dû le rêver, tout le monde fait trop de bruit ici et ça ne dérange personne, sauf moi !), il se regarde dans un miroir de fortune et se recoiffe… 

Tous ces hommes ensemble qui vivent tous les uns avec les autres, ou contre les autres, ou sur les autres, avec comme seul objectif, que cette journée soit la plus belle possible, ou la moins laide possible me ramènent à l’essentiel de notre condition : la vie. Etre vivant. Mais vraiment ça ! Vivant au sens premier du terme : vivant = pas mort ! Tant que tu respires, t’es vivant. Juste ça. Etre là au milieu de ces gens qui n’ont rien et qui sont quand même là, accrochés autant que moi, qui vivent les choses comme moi en riant ou en pleurant, fait que je me suis vraiment sentie très proche d’eux. Mais je ne m’en suis pas rendue compte de suite. Je n’ai pas compris. Pas proche parce qu’on pense les mêmes choses, ou qu’on a le même style de vie, comme je suis proche de mes amis. Proche parce qu’on est pareil, proche parce qu’on vient tous du même endroit et de la même manière, et qu’à la fin il nous arrive à tous la même chose. Proche parce que en vie. Au même endroit au même moment. 

Je ne crois pas que ce soit la pauvreté qui m’ait fait ressentir ça ; je crois que c’est la multitude, la fourmilière, la ruche, la quantité incroyable de gens, partout, tout le temps. Là, plus que jamais je me suis sentie prise dans un système bien plus fort que moi, comme une fourmi dans sa fourmilière, une abeille dans sa ruche. Tous ensemble dans le même sens, avec le même but (mais lequel ?). Je ne sais pas, ensemble n’est pas assez, n’est pas le mot juste. Il ne rend pas assez compte de la communauté de destin. Il y a quelque chose d’animal, de naturel, par delà l’humain et le désir, on a l’impression qu’on ne décide pas tant que ça en fait, comme si on était portés, guidés, obéissant à une force qui nous unis tous les uns aux autres. Anaé me disait l’autre jour que parfois elle s’imagine qu’on est comme des playmobils et qu’il y a quelqu’un au-dessus de nous qui joue avec nous, qui décide et choisit pour nous. C’est un peu ça peut-être. Imaginez la psy que je suis, remettant en question le désir chez l’individu… 

Après leur travail, ils rentrent chez eux, rejoindre leurs proches, tenter de se reposer, de dormir, de manger un peu. Quel que soit le goût de la soupe et l’épaisseur du matelas, on est tous pareils. Tout ce qui change c’est le décor mais l’histoire est la même. Propre ou crasseux, riche ou pauvre, gros ou maigre, en tuk-tuk ou en BM, en sari ou en jean, pieds nus ou en sneakers… tous pareils. Vivants. Appartenant à la même espèce. Recherchant les mêmes choses. 

Nous marchons dans une ville bondée, de gens, de chiens, de vaches, d’immondices. C’est sale, oui, c’est très sale, mais les gens ont d’autres priorités ici que celles de nettoyer les rues ou de recycler (enfin ils recyclent, mais à leur manière). On n’est d’ailleurs plus habitué à voir les gens jeter sans aucun scrupule leurs bouteilles, canette, sac, emballage… et on a beau chercher, on ne trouve pas de poubelle. D’ailleurs quand tu en trouves enfin une, tu trouves ça marrant, elle est souvent vide et entourée de détritus par terre, et surtout t’as l’air bizarre quand tu jettes à la poubelle. Sur l’autoroute, c’est assez hallucinant de les voir tout balancer par la fenêtre !!

Donc c’est sale, et évidemment ça pue ! Mais parfois tu te retournes et tu cherches, parce que tu viens de sentir un truc qui du coup, devient ce que tu n’avais jamais senti d’aussi bon ! Est-ce parce que ça empeste tant que tout à coup ça sent si bon ? Ou parce que le jasmin que tu viens de dépasser a vraiment la meilleure odeur du monde ? Tu sens quelqu’un qui cuisine et les épices viennent te réveiller certaines papilles que tu ne connaissais même pas dans ton système olfactif ; ou bien quelqu’un a fait bruler un encens si merveilleusement parfumé que tu en es hypnotisé ; ou tu croises juste un homme qui sent divinement bon. 

Oui ça pue terriblement et en même temps, ça sent si bon. 

Je ne vais pas décrire ici le Taj Mahal, sa lumière, sa splendeur, sa majesté, sa beauté. Il est magnifique, je suis très heureuse de l’avoir vu et ne regrette pas de m’être levée à 5h du mat pour le voir au levé du soleil (les 1ers rayons du soleil le rendent rose) -même si ce jour-là il a fait gris et le soleil n’a pas percé à travers les nuages. 

Ce qui est le plus incroyable, le plus courageux -ou fou ??- la vraie aventure, c’est de faire une course en tuk-tuk. Tu mets dans un film la scène basique d’un mec qui fait un trajet en tuk-tuk, elle sera coupée au montage, on te dira que c’est trop, que c’est exagéré. J’ai rarement fait quelque chose de plus dangereux. Tu roules dans une ville ou 3 voies sont dessinées au sol, mais en fait les automobilistes, mêlés aux bus, aux camions, aux vélos, aux scooters, aux tuk-tuk, aux tracteurs, aux motoculteurs (oui oui ! ils accrochent une charrette à un motoculteur et ils ont un véhicule !!) aux charrettes, aux chevaux, aux vaches couchées au milieu, tout se beau monde réuni finit par en former au moins 8, des voies de circulation. Et tu te demandes encore comment c’est possible, mais t’as quelqu’un qui traverse à pied la rue et un autre qui marche au milieu des voies. Il faut aussi savoir qu’en Inde le véhicule est construit autour du klaxon. Si tu n’as pas de klaxon, tu n’as pas de véhicule. Ils klaxonnent pour tout, ou pour rien. Il te double, il klaxonne ; il veut passer, il klaxonne ; il te laisse passer, il klaxonne ; tu le gènes, il klaxonnes ; il veut te prévenir qu’il arrive, il klaxonne ; il dit bonjour à son pote, il klaxonne. Il y a même des véhicules où il est inscrit à l’arrière « horn please » (klaxonnez s’il vous plait). C’est pas dingue ça ?? On a mis du temps à comprendre pourquoi et on en a déduit que comme ces petits véhicules n’ont pas de rétro, ils te demandent de klaxonner pour les prévenir que tu arrives. La ville est remplie d’un bruit assourdissant et incessant de moteurs et de klaxons. 

Donc t’es dans ton tuk-tuk, un petit véhicule sans permis, à 3 roues, entièrement ouvert, sans aucune protection (casque ou ceinture), qui roule à une cinquantaine de km/h, et qui se faufile entre les voitures déjà très serrées les unes contre le autres. Le mec a évidemment le doigt greffé au klaxon, il fonce, il prend les rond-point à fond la caisse, et toi tu crois que tu vas t’envoler et t’écraser contre le tracteur que tu doubles. Et surtout tout en te tenant comme tu peux à ce que tu trouves, tu tiens ton t-shirt contre ton nez et ta bouche pour t’éviter un cancer express des poumons ; car faut-il le préciser (?) les voitures ici ne passent pas au contrôle technique (enfin pas le même que nous), et le fait qu’elles émettent des gaz les plus noirs et épais possibles ne gène personne. Même dans mes pires cauchemars je n’avais pas imaginé un trafic aussi dense, aussi bruyant, pollué, intense. 

C’est vraiment difficile pour un français de traverser la rue, car pour nous faciliter la tâche ils ont eu la bonne idée de rouler à gauche. Et on ne se rend pas compte à quel point on est conditionné par le sens de la marche, pour traverser c’est d’un compliqué !! Il faut s’y reprendre à plusieurs fois, d’autant que les véhicules ici ont la priorité et forcent le passage. 

Et tout cela pour un petit séjour d’une semaine. L’Inde n’a sûrement pas fini de me surprendre quand nous y retournerons, plus au sud, après le Népal.

Oui, parce qu’il y a eu le Népal après New-Delhi. Et là c’est encore un autre monde qui s’est ouvert sous mes pieds. J’ai mis du temps à m’en remettre, il m’a fallu du temps pour digérer tout ça, pour comprendre ce qui m’était arrivé. Et les 2 à la suite, ça fait beaucoup. Est-ce pour cela que je suis tombée malade en arrivant au Népal, ou seulement à cause de la clim ? Je n’en sais rien mais je me suis retrouvée avec une bonne angine pendant 4 jours. Ce qui m’a quand même permis de tester le système médical Népalais. Je me suis rendue dans un cabinet en ville, avec un médecin qui m’a auscultée et m’a donné des médicaments ; la pharmacie étant directement dans les locaux du médecin. J’ai payé ça 100 roupies, soit 80 centimes d’euros pour la visite et les médocs. En discutant avec la personne qui m’y a conduite, j’en ai déduit que ce système est entièrement public et que le médecin est directement payé par l’état. Je n’ai payé en fait que les médicaments. 

Nous quittons le Népal dans 3 jours ; nous y avons passé 15 jours, mais j’en parlerai plus tard. 

5 commentaires sur « Je suis tombée par terre, c’est la faute á… »

  1. Eh bien! Que dire apres cette lecture! La vie est surprenante et tellement enrichissante pour ceux qui osent franchir les frontieres d’un pays aussi calfeutré, aseptisé, nanti que la France et leurs français. Aucune vie n’est toute noire ou toute rose : il faut savoir apprecier toutes les nuances de gris. Bises.

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  2. Magnifique ton commentaire Marie, très interressant, nous te lisons toujours avec beaucoup de plaisir. Michel avait ressenti cela aussi lors de son voyage . Hate aussi de te lire a nouveau.

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  3. Bonjour à vous 3,
    J’avoue, Marie, que ton récit m’a transportée jusqu’en Inde. Je n’irai pas jusqu’à dire que j’ai senti les odeurs et entendu les klaxons mais j’ai eu l’impression d’y être un peu.
    Ce que j’en retiens surtout, c’est ta réflexion sur nous, les humains, en général, et cette unité que nous pouvons parfois ressentir comme tu l’as si bien décrit.
    Cela me donne à réfléchir… Et si, en effet, il y avait quelqu’un ou quelque chose « au dessus » de nous. Je ne dirais pas qui joue, décide et choisit pour nous mais nous guide…
    J’ai hâte de lire la suite !

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